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Rendez-vous de soutien à Kobanê refusés : où va Démosphère Paris ?

Engluée dans une ligne campiste1, la modération de l’agenda alternatif Démosphère de la région parisienne, très populaire parmi les militants de gauche, a refusé de faire la promotion de la journée mondiale de soutien à Kobanê, au prétexte que la guerre contre Daesh servirait les intérêts de l’impérialisme occidental. Décryptage.

Ce week-end, Démosphère Paris a obstinément refusé, malgré de nombreuses demandes, de publier les rendez-vous en lien avec Kobanê2, alors même que le 1er novembre était une journée mondiale de soutien à la lutte exemplaire du peuple kurde contre Daesh et les régimes oppresseurs de la région3. On peut en deviner les raisons en relisant le bandeau d’avertissement qui déjà, le 18 octobre dernier, avait accompagné l’annonce d’une précédente manifestation de solidarité4 : « cet appel ne dénonce pas le rôle joué par la « coalition » (US, Arabie Saoudite,.. France) dans l’émergence de l’EI. Il ne dénonce pas non plus cette nouvelle guerre impérialiste, et les visées hégémoniques des classes dirigeantes occidentales sur cette région. » Ce n’est pas la première fois que l’agenda militant parisien refuse des rendez-vous en lien avec les luttes populaires dans les pays du Moyen-Orient, notamment en ce qui concerne l’Iran ou la Syrie.

Fait rarissime sur Démosphère Paris, le 18 octobre dernier, un rendez-vous de soutien à Kobanê est accompagné d'une note de la modération émettant des réserves sur sa pertinence.
Fait rarissime sur Démosphère Paris, le 18 octobre dernier, un rendez-vous de soutien à Kobanê est accompagné d’une note de la modération émettant des réserves sur sa pertinence.

Dans sa « charte de publication »5, Démosphère Paris indique que « Nous évitons de publier des rendez-vous critiques à l’égard « d’ennemis officiels » désignés par les pouvoirs et les médias… même si, dans certains cas, certains éléments de ces critiques peuvent sembler légitimes. » S’agissant de l’Iran, le site va plus loin, enjoignant tout organisateur de rendez-vous à prendre position contre la politique occidentale à l’encontre des dirigeants de ce pays, et ce même quand celle-ci n’est pas en cause :

« l’Iran est un ennemi désigné de la politique étrangère occidentale et fait face à des menaces militaires graves. Une guerre aurait des conséquences désastreuse pour toute la population. Les pays occidentaux, en particulier les Etats-Unis, ont investi des sommes considérables dans sa déstabilisation politique. Nous n’avons aucune sympathie pour le régime en place, et condamnons ses politiques répressives. Mais nous ne publions pas de rendez-vous critiques s’ils ne se démarquent pas clairement et explicitement de cette politique étrangère occidentale et en particulier des menaces d’agression militaire. »

C’est ainsi qu’il est déjà arrivé à Démosphère Paris de refuser des rendez-vous concernant la répression du mouvement syndical, même quand des vies de militants étaient en jeu. Sur la Syrie, la ligne est à peu près similaire et des problèmes se sont également déjà posés. Le critère obligeant à systématiquement condamner la politique occidentale à l’égard des dirigeants de ces pays (et donc, d’une certaine manière, à devoir prendre leur parti) est tellement restrictif qu’il autorise en effet la modération de l’agenda à refuser en fait tout rendez-vous en lien avec la répression que font subir les Rohani ou Assad à leurs peuples mais qui ne dirait mot de l’impérialisme occidental, même quand celui-ci n’est absolument pour rien dans les atteintes aux droits humains qui ont lieu dans ces pays. On peut dès lors ce demander jusqu’où ce silence voulu est complice des crimes commis par ces régimes.

Sur le Tibet, aucune explication n’est donnée mais un lien renvoie vers un article de l’historien américain pro-Milosevic et négationniste du génocide de Srebrenica Michael Parenti, qui y prend le parti de la Chine contre « le mythe du Tibet ». La version française de cet article, mise en lien sur Démosphère Paris, pointe vers le site confusionniste LeGrandSoir.info, qui a repris une traduction initialement publiée sur le site de Michel Collon.

Cependant, la vigilance de Démosphère Paris atteint vite ses limites. En effet, alors que le site refuse des rendez-vous émanant de mouvements progressistes ou révolutionnaires de ces pays ou de leurs soutiens, il n’hésite pas en revanche à publier ceux proposés par certains de leurs adversaires. Ainsi, entre fin 2007 et aujourd’hui, Démosphère Paris a relayé de très nombreux rendez-vous avec l’historienne stalinienne Annie Lacroix-Riz6, notamment connue pour sa participation ces dernières années à des initiatives de soutien aux dictatures du monde arabe, sous prétexte d’anti-impérialisme, y compris en compagnie de la négationniste Ginette Hess-Skandrani7.

Le 3 septembre 2011, Ginette Hess-Skandrani (à gauche) fait applaudir Annie Lacroix-Riz (à droite) lors d'un rassemblement de soutien au dictateur libyen Mouammar Kadhafi.
Le 3 septembre 2011, Ginette Hess-Skandrani (à gauche) fait applaudir Annie Lacroix-Riz (à droite) lors d’un rassemblement de soutien au dictateur libyen Mouammar Kadhafi. (Source : capture d’écran YouTube).

Lors de la dernière Fête de L’Humanité, Démosphère Paris a jugé bon de signaler les débats et rencontres s’étant tenus au stand du Pôle de Renaissance Communiste en France (PRCF), le parti de la même Lacroix-Riz, ou un débat sur le Venezuela avec le journaliste belge Michel Collon et l’animateur du site Le Grand Soir Viktor Dedaj8. Encore plus récemment, l’agenda a proposé un rendez-vous avec Domenico Losurdo9, hagiographe de Staline, dont nous avions signalé le caractère problématique dans une brève. Ceci pour l’actualité, car des réseaux antifascistes avaient déjà pointé des problèmes similaires par le passé, notamment en signalant, sans succès, la présence de rendez-vous de l’association conspirationniste ReOpen911 à la modération10.

Pourtant, dans cette même charte qui impose des restrictions drastiques à la publication de rendez-vous de soutien aux oppositions progressistes d’Iran, de Syrie ou d’ailleurs il est écrit que tout rendez-vous proposé doit « être porteur d’un message de « progrès social » et ne promouvoir aucune forme de domination (économique, sexiste, raciste, etc.). » (et Démosphère Paris souligne en gras le terme « progrès social »). On peut donc légitimement se demander quelle valeur la modération de l’agenda accorde à sa propre charte de publication, dans la mesure où elle refuse justement des rendez-vous pourtant porteurs de ce message mais accepte a contrario de faire la promotion d’individus et organisations militant contre ce même progrès social, dès lors qu’il est susceptible de déstabiliser des régimes autoritaires considérés par eux comme des opposants à l’impérialisme occidental, et peu importe d’ailleurs que ces régimes puissent eux-mêmes avoir des visées impérialistes, notamment au niveau régional.

O. G.


Mise à jour 06/11/2014 à 20:53 :  On nous signale sur Facebook que Démosphère Paris n’a « pas validé non plus l’appel pour la réunion de vendredi avec Muayad Ahmed, appel qui dénonce pourtant clairement l’impérialisme occidental et ses alliés régionaux. » Cette réunion publique avec le secrétaire général du Comité central du Parti communiste ouvrier d’Irak (PCOI) doit se tenir demain à 19 heures à l’Ageca, et en effet, l’appel précise, à propos de la résistance kurde à Kobanê : « Cette résistance exemplaire est venue renforcer la lutte des peuples, des travailleurs-ses, des femmes contre l’intégrisme, contre les régimes despotiques de la région et contre les grandes puissances qui prétendent combattre le terrorisme pour mieux défendre de sordides intérêts impérialistes. » On peut difficilement trouver condamnation plus claire de l’impérialisme occidental dans la région… Dès lors, la question se pose de savoir si la charte de publication de Démosphère Paris n’est pas juste un prétexte pour faire de l’obstruction à tout rendez-vous de solidarité avec des peuples en lutte contre ceux qui les oppriment11 .


A (re)lire sur Confusionnisme.info :

Démosphère Paris, un antifascisme à géométrie variable
Démosphère Paris refuse des rendez-vous avec des Kurdes, mais relaie des confusionnistes
Nettoyage chez Reporterre : encore un effort !
La Décroissance par l’incohérence ?
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  1. Le campisme désigne la tendance à réduire l’analyse des relations internationales à un affrontement binaire « camp contre camp », à savoir ici le camp occidental contre le reste du monde, et donc à ne dénoncer que le seul impérialisme occidental. Cette vision, héritière de la guerre froide, est encore très présente notamment chez certains communistes autoritaires. 

  2. A savoir la manifestation du 1er novembre et un événement qui se tenait la veille au Centre culturel kurde. 

  3. Mais aussi – faut-il vraiment le préciser ? – contre l’impérialisme occidental que les Kurdes ne portent pas particulièreent dabns leur coeur. D’ailleurs, ils n’ont pas attendu l’Occident pour combattre Daesh et on ne peut vraiment pas dire que l’intervention occidentale leur soit d’une grande aide. 

  4. paris.demosphere.eu/rv/35638 

  5. paris.demosphere.eu/charte 

  6. paris.demosphere.eu/search?search=lacroix-riz&archived=on 

  7. Voir par exemple cette vidéo : youtube.com/watch?v=cRvfuuitAKA Il est à noter que le 24 mars 2011, Démosphère a retiré de sa page d’accueil (mais laissé en ligne) un rendez-vous sur la Libye émanant de Ginette Skandrani et de ses réseaux : paris.demosphere.eu/rv/16645 Dans le même temps, Démosphère refusait des rendez-vous de soutien à la révolution libyenne contre Kadhafi. 

  8. paris.demosphere.eu/rv/34181 Un autre rendez-vous sur le Venezuela auquel participait Viktor Dedaj avait été signalé le 5 mars dernier : paris.demosphere.eu/rv/31675 

  9. paris.demosphere.eu/rv/35751 

  10. Voir ce dialogue (paris.demosphere.eu/rv/18036) suivant l’annonce d’une manifestation organisée par ReOpen911 le 11 septembre 2011, dans lequel la modération de Démosphère Paris, malgré les nombreuses preuves apportées concernant les liens de cadres de cette association avec l’extrême droite, a partiellement censuré les messages des antifascistes (en supprimant une partie des liens donnés) et accepté un droit de réponse d’un membre de ReOpen911, concluant que « ReOpen911 n’est pas explicitement une organisation d’extrême droite » que même s’il se « dégage toute de même le sentiment que certains sympathisants ou membres de Reopen911 pourraient avoir des liens avec certaines mouvances proches de l’extrême droite. Le degré de ces liens n’est pas clair pour nous. » Par la suite, Démosphère Paris a encore publié quelques rendez-vous de l’association complotiste avant de se lasser, le dernier rendez-vous remontant au 3 juin 2012. 

  11. A l’inverse, Démosphère a bien publié le rendez-vous de solidarité organisé par les maoïstes de l’OCML-VP se tenant également demain soir à Paris, mais sans doute parce que ce dernier parle aussi de la Palestine, lutte que des anti-impérialistes campistes ne peuvent par contre évidemment pas passer sous silence.