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Ruptures, nouveau mensuel souverainiste

Ce 29 mai, jour anniversaire des dix ans du « non » au TCE, une nouvelle revue souverainiste devait voir le jour : Ruptures, héritière de Bastille République Nations. Sa sortie est repoussée à fin juin, mais nul doute que quoiqu’en prétende son titre, elle sera dans la lignée de son prédécesseur, cultivant un nationalisme bon teint mâtiné de protectionnisme et de républicanisme.

Lancée en 2000, La Lettre de BRN (devenue en 2010 Le Nouveau Bastille République Nations) est un journal qui se présente comme un « mensuel progressiste radicalement eurocritique » et dont ce qui doit être son dernier numéro est aujourd’hui. Son équipe d’animation est pourtant un modèle de confusionnisme, puisqu’elle réunit des souverainistes tant de gauche que de droite dont certains n’hésitent pas à frayer avec des idées, individus ou organisations qui n’ont vraiment pas grand-chose de progressiste.

Fondé par Pierre Lévy, ex-journaliste à L’Humanité, ex-militant du PCF et de la CGT Métallurgie1, BRN compte ainsi dans son équipe Laurent Dauré (UPR et Acrimed)2, Dominique Guillemin (UPR)3 et surtout Bruno Drweski, militant anti-impérialiste entretenant un réseau d’amitiés et d’alliances tant à gauche qu’à l’extrême droite4. Il est à noter que le directeur de la publication de BRN, Hervé Berbille, a participé ès qualité à une réunion de l’Action française à Bordeaux en 2005 visant à promouvoir le « non » au TCE, comme le relate le compte-rendu publié sur le site de l’organisation d’extrême droite5. Depuis plusieurs années, le mensuel bénéficie pourtant d’une rubrique dédiée dans le journal Fakir, reprise de la rubrique brèves de BRN, « Transes Europe Express ». Il a aussi fait l’objet d’une discrète recension dans Le Monde diplomatique de mars 2015.

Les noms de quelques interviewés peuvent donner le sentiment d’un ancrage à gauche : de nombreux responsables syndicaux (CGT, CNE, SNPL…), Nicolas Bàrdos-Féltoronyi, professeur belge proche du PTB(avril 2014), Panagiotis Grigoriou, historien et anthropologue grec populaire dans la sphère altermondialiste (janvier 2014), Anatolii Sokoliuk, responsable du Parti communiste ukrainien (décembre 2013), et même un ex-espion de la RDA (novembre 2013).

Néanmoins, côté ligne éditoriale, BRN a toujours semblé plus attirée par les couleurs du drapeau tricolore qui forment son logo que par celles du drapeau rouge6. Dans son numéro de mai 2014, le mensuel se réjouissait de la victoire de Nigel Farage au Royaume-Uni, mais aussi de la montée du FN en France (car elle « traduit un rejet croissant de « l’idée européenne » ») ou du recul du Front de Gauche ou de Die Linke, accusés d’être pro-européens (cliquer pour agrandir) :brn_farageEt le mois d’avant, c’était la victoire du « oui » à une initiative suisse « contre l’immigration de masse », initiée par la formation d’extrême droite Union démocratique du Centre (UDC) qui soulevait son enthousiasme, au prétexte que cette immigration serait « essentiellement européenne »   et que le résultat de cette consultation constituerait « la plus grande défaite de l’histoire du patronat » helvétique (cliquer pour agrandir) :brn_suisseDans le même numéro, on pouvait d’ailleurs lire, au sujet de la Manif pour Tous, cette phrase au conditionnel semblant remettre en cause son caractère réactionnaire : « Sans aller jusqu’à les traiter de fascistes, les journaux dits de gauche se sont alarmés de la vague « ultraréactionnaire » qu’incarneraient les centaines de milliers de marcheurs de la « Manif pour tous » qui ont défilé le 2 février dans la capitale au nom des « valeurs familiales ». »

La couverture du conflit ukrainien par BRN était clairement axée sur les intérêts de la Russie de Poutine. Parmi les personnalités interviewées dans la revue depuis fin 2013, on note d’ailleurs deux soutiens de poids à cette politique : l’économiste Jacques Sapir (octobre 2013) et Olivier Berruyer, animateur du blog les-crises.fr et co-fondateur de Nouvelle Donne (janvier 2014). D’ores et déjà, RT a relayé l’existence du projet Ruptures au travers d’une interview de Laurent Dauré sur la politique migratoire7.

Ruptures dans la continuité…

Le successeur de BRN, qui annonçait sa sortie pour aujourd’hui via un décompte au jour le jour sur son site, a recueilli 38 480 euros via la plateforme Ulule pour financer son lancement, promettant d’être « un mensuel hors du commun », conçu dans un « esprit progressiste et iconoclaste » et ambitionnant de toucher 40 000 lecteurs. Modestement, ses fondateurs, parmi lesquels Pierre Lévy qui devrait y conserver un rôle central, parlent de sa parution comme d’« un événement dans le monde de la presse ». Pour son lancement, il a reçu le soutien du Grand Soir, du M’Pep, du Front syndical de classe ou de Michel Collon, ainsi que de divers blogs se revendiquant de gauche voire communistes. L’annonce a également été largement relayée par le site complotiste participatif Agoravox. Et pour ses débuts sur le web, Ruptures n’a rien trouvé de mieux à faire que de lier un partenariat avec l’Agence Info libre : les deux médias ont co-produit un webdocumentaire sur le rapport de la CGT à l’Europe, auquel ont participé plusieurs cadres du syndicat (mais aussi Jacques Sapir), et c’est l’AIL qui a réalisé le clip promotionnel de la future revue.

D’après le texte de présentation publié sur Ulule, il s’agira, avec ce qui s’apparente finalement à rien d’autre qu’une nouvelle formule de BRN, d’élargir ses thématiques à d’autres domaines que la seule Europe, en particulier (c’est Ruptures qui souligne) « au domaine économie-social-syndicalisme, ainsi qu’aux questions ayant trait au progrès scientifique, technique et industriel – exactement à l’opposé du consensus imposé sur la « protection de l’environnement ». » D’ores et déjà, Ruptures annonce donc une ligne productiviste et anti-écologiste.

S’agissant de la question des migrants, sa ligne est tout aussi ambiguë : si trois des premiers articles parus sur le site du futur mensuel8 dénoncent les politiques impérialistes occidentales qui nuisent au développement des pays dits du Sud et contraignent nombre de leurs habitants à l’exil, Ruptures tient aussi à souligner que l’immigration serait du pain béni pour le patronat : « les rescapés de l’enfer ne constitueront-ils pas une main d’œuvre bienvenue pour peser sur le « coût du travail » ? Et favoriser ainsi un « marché du travail » plus flexible ? Les flux migratoires (moyennant quelques « bavures collatérales », comme on dit à l’OTAN) comme poursuite des réformes structurelles par d’autres moyens ? Clausewitz à l’heure de la mondialisation, en quelque sorte. » On peut aussi y lire, au sujet de Hans-Olaf Henkel, ancien grand patron allemand et eurodéputé de la formation souverainiste Alternative für Deutschland :

« Même si l’impétrant plaide toujours pour une dissolution de la zone euro, il reste plus que jamais fidèle à son credo : vive l’Europe, vive l’immigration ! Sur ces deux points, on pense immanquablement à celle qui fut son alter ego française, Laurence Parisot. Alors qu’elle était encore à la tête du Medef, elle avait publié un ouvrage tout entier consacré à la dénonciation du Front national… au nom de la lutte antiraciste (Un piège bleu Marine, 2011). Aujourd’hui rangée des voitures, l’ancienne patronne des patrons n’en continue pas moins sa croisade. Car le patronat demeure le plus chaud partisan de l’augmentation des flux migratoires ».

Finalement, ce discours, même s’il n’est pas aussi direct, n’est pas si éloigné que cela de celui d’une certaine extrême droite qui fait des travailleurs immigrés les principaux responsables du chômage9. D’ailleurs, parmi les griefs de Ruptures contre l’UE, il y a les critiques formulées par certaines de ses instances et certains de ses responsables contre la nouvelle politique suisse en matière d’immigration, issue d’un référendum organisé à l’initiative de l’extrême droite (fait que ni BRN ni Ruptures ne rappellent jamais).

Ce qui est certain, c’est que Ruptures ne va certainement pas rompre avec l’idéologie souverainiste et nationaliste qui caractérisait déjà BRN10. Une idéologie qui, loin d’être à contre-courant, a de nouveau le vent en poupe depuis plusieurs années. En fait de progressisme, ce sont bien au contraire de vieux couplets conservateurs voire réactionnaires, fussent-ils mâtinés de couleur rouge, que l’on entend lorsque qu’on lit BRN. Et il n’y a pas de raison pour que cela change avec son successeur…

O. G.


Mise à jour, le 4 juillet 2015 à 18h15 : Ruptures vient d’être lancé il y a quelques jours. Il confirme s’intéresser à l’actualité syndicale et sociale, et notamment aux débats internes qui agitent la CGT.


A (re)lire sur Confusionnisme.info :

Les louvoiements de Bruno Drweski entre le PCF et l’extrême droite
Petit tour d’horizon des médias pro-Kremlin
Le M’Pep, retour sur une dérive
L’Agence Info Libre, organe de propagande présentable de l’extrême droite

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  1. Il retrace lui-même son parcours ici : quefaire.e-monsite.com/pages/interviews/interview-de-pierre-levy-de-bastille-republique-nations.html A noter que le 19 mai 2003, Lévy avait signé au nom de BRN un appel pour la libération de Tarek Aziz, ancien ministre de Saddam Hussein alors détenu par les Américains. Parmi les signataires de cette pétition initiée par l’association des Amitiés franco-irakiennes de Gilles Munier, de nombreux militants d’extrême droite ou proches de cette mouvance : Paul-Marie Coûteaux, Alain de Benoist, Aymeric Chauprade (alors proche de Philippe de Villiers) ; mais aussi de nombreux confusionnistes de gauche : Michel Collon, Patricia Latour, Jean-Paul Cruse, le député britannique George Galloway, Ginette Skandrani (alors encore membre des Verts). Bruno Drewski était aussi signataire en sa qualité de maître de conférences. Parmi les noms connus, ou y trouvait aussi diversement le philosophe Jean Beaudrillard, le député de droite Didier Julia, le militant pour les sans-papiers Jean-Pierre Bastid, le journaliste Jean-Loup Izambert (désormais proche de certains réseaux d’extrême droite). Auparavant, Pierre Lévy a été membre de la Fondation Marc-Bloch qui prétendait réunir les « souverainistes des deux rives » (voir ici : liberation.fr/tribune/2000/05/05/livre-pierre-levy-pourfend-sans-concession-de-l-interieur-les-abandons-de-robert-hue-l-etrange-defai_324622). A la même époque, il aurait été selon nos informations proche des réseaux chevénementistes, ce que le journal Le Parisien semble corroborer. En 2011, il a participé un colloque organisé par Les Cahiers de l’Indépendance de Paul-Marie Coûteaux avec des personnalités d’extrême droite (il apparaît aussi dans la liste des contributeurs de cette revue) et il a aussi participé en 2013 et 2014 aux universités d’automne de l’UPR. Enfin, il a fait partie des fondateurs du Comité Valmy : comite-valmy.org/spip.php?article16 

  2. Laurent Dauré, après un court passage au en compagnie d’Asselineau au Rassemblement pour l’Indépendance de la France (Rif, l’ancienne formation de Paul-Marie Coûteaux), est depuis plusieurs années membre du bureau national de l’UPR. Critique de cinéma, il est aussi actif au sein de l’association Action-Critique-Médias (Acrimed) pour laquelle il a écrit pas moins de vingt-quatre articles depuis 2010, dont beaucoup de filmographies. On retrouve sa signature et celle de Dominique Guillemin sur le site de Causeur. Il apparaît aussi dans la liste des contributeurs des Cahiers de l’Indépendance

  3. Dominique Guillemin, lui aussi issu du Rif, était à l’UPR en 2009, mais nous ignorons s’il y est toujours. 

  4. L’équipe de BRN a un temps animé le site respect-democratie.fr, suite à l’adoption du Traité de Lisbonne en décembre 2007. BRN a organisé à cette époque au moins un débat sur le sujet, avec pour invités un député de Die Linke, un représentant du syndicat irlandais Unite et John Laughland, directeur des téudes de l’Institut de la démocratie et de la coopération, une officine pro-Poutine basée à Paris. 

  5. actionfrancaise.net/mouvement-evenements-20050129_bordeaux.htm 

  6. Les archives de BRN depuis septembre 2013 peuvent être consultées ici : ruptures-presse.fr/archives/ 

  7. francais.rt.com/opinions/2212-daure-france-responsabilit%C3%A9-migrant 

  8. Outre l’interview de Dauré à RT, voir ici : ruptures-presse.fr/naufrages-mediterranee-flux-migratoires/ et là : ruptures-presse.fr/naufrages-mediterranee-flux-migratoires/ 

  9. Du reste, les similitudes entre les deux discours sont d’autant plus flagrantes que tout un pan de l’extrême droite, FN en tête, dénonce désormais elle aussi les politiques impérialistes et, tout en prônant la « remigration », souligne la nécessité d’un développement des pays du Sud, n’hésitant pas elle non plus à l’occasion à dénoncer un patronat profiteur. Le programme du FN indique par exemple que « La maîtrise des phénomènes migratoires, couplée à une politique ambitieuse de coopération avec les pays souffrant d’une émigration massive, permettra de favoriser les perspectives de croissance et de développement harmonieux des zones de la planète aujourd’hui menacées par un saccage des ressources naturelles et l’anarchie qu’engendre (sic) les flux migratoires liés à la pauvreté. » De son côté, le Mouvement d’Action sociale (Mas) utilise le slogan « Immigration : arme du Capital ». L’extrême droite ethno-différencialiste voit quant à elle la lutte contre l’immigration comme une opportunité pour les pays d’origine, en vue de préserver leur « culture ». Cependant, le discours tenu par Ruptures/BRN est loin d’être une exception au sein d’une certaine gauche souverainiste… Et alors qu’on pourrait penser qu’une recette contre l’exploitation des travailleurs migrants sans-papiers par un patronat avide de contourner le code du Travail puisse être leur régularisation immédiate et sans conditions, BRN/Ruptures, à l’instar de l’extrême droite, se garde bien de proposer une telle mesure. 

  10. A la sortie de la nouvelle formule de BRN en 2010, une rubrique « Produire en France », visiblement abandonnée depuis, était même envisagée