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Lire, écouter, voir : des ressources sur la Première guerre mondiale

A l’occasion du 101e anniversaire du déclenchement de la Première guerre mondiale, une sélection d’ouvrages et de films offrant un regard à la fois historique et critique sur ce conflit et sa mémoire, accompagnée d’émissions de radio.

Nous célébrerons ces jours-ci le 101e anniversaire du déclenchement de la Première guerre mondiale. Malgré une certaine évolution en la matière, le mythe d’un départ des combattants « la fleur au fusil » demeure vivace. Parallèlement, la Première guerre mondiale revient en ce moment dans le débat, instrumentalisée comme la seconde par certains hommes politiques (voir ici et ) cherchant à travers elle à pointer du doigt la politique économique actuelle du gouvernement allemand. Premier conflit industriel, celle qu’on a appelé la Grande Guerre a pris racine dans l’expansion d’un capitalisme en plein développement, doublé de la concurrence des impérialismes qui allait de pair avec lui. Nous vous proposons ci-après une série d’émissions de L’Actualité des luttes diffusées cette année sur Fréquence Paris Plurielle à l’initiative d’Ornella Guyet (la série devrait continuer l’année prochaine) et de livres à lire sur le sujet, qui tous essaient d’adopter le point de vue des gens ordinaires ou de critiquer une historiographie parfois encore marquée par des restes de roman national mal digéré. Cette liste d’émissions et d’ouvrages est appelée à s’étoffer au fil des mois. Nous y incluons aussi quelques films.

Nous avions déjà chroniqué en novembre le livre Les dix derniers jours de Jean-Claude Lamoureux paru en 2013 aux éditions Les nuits rouges, qui revient sur l’échec du mouvement ouvrier à faire échouer la guerre des deux côtés du Rhin et sa conversion bon gré mal gré aux nécessités belliqueuses du moment. (Ré)écouter l’émission :

tropjeunespourmourirEn complément, un autre livre important est à signaler : Trop jeunes pour mourir – Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre, de Guillaume Davranche, paru aux éditions L’Insomniaque et Libertalia en 2014. L’ouvrage détaille les luttes antimilitaristes menées par les militants anarchistes et syndicalistes, notamment ceux de la Fédération communiste anarchiste et de la CGT, dans les années précédant le déclenchement du premier conflit mondial. De son côté, le livre de Julien Chuzeville Militants contre la guerre 1914-1918 publié aux éditions Spartacus toujours en 2014, s’intéresse lui aux luttes anti-militaristes pendant la guerre. L’Actualité des luttes a consacré une émission à ces deux livres, enregistrée le 8 novembre dernier dans les locaux parisiens de la CNT :

Nous vous proposons aussi de réécouter cette émission consacrée aux écrits de la militante et intellectuelle révolutionnaire Rosa Luxemburg et notamment à la réédition en 2014 par les éditions Agone et le collectif Smolny de La brochure du Junius, dans le cadre de la publication en français de ses œuvres complètes. Écrite en juillet 1916, La brochure de Junius livrait dès cette époque une analyse sans concession de l’échec de la social-démocratie allemande et plus globalement du mouvement ouvrier international à empêcher la guerre :

S’agissant des résistances des soldats à la guerre, signalons aussi le livre du psychologue cognitiviste François Roux, La Grande guerre inconnue : Les poilus contre l’armée française, publié aux éditions de Paris/Max Chaleil en 2006. De son côté, L’Actualité des luttes  a consacré une émission aux trêves de Noël 1914 en présence de Patrick Le Moal, militant du NPA également auteur d’un article sur les résistances des populations colonisées à la mobilisation :

A noter que ces trêves ont également été racontées de manière romancée dans un film sorti en 2005, Joyeux Noël, réalisé par Christian Carion.

Rajsfus_censureL’historien militant Maurice Rajsfus, qui a écrit nombre d’ouvrages sur l’histoire de la répression policière, en a logiquement consacré un à la période : La censure militaire et policière 1914-1918, publié aux éditions du Cherche-Midi en 1999 et réédité en 2014. Cet ouvrage aborde notamment la question de la résistance des femmes à la guerre. Dans l’émission que lui a consacré L’Actualité des Luttes, Rajsfus resitue cet épisode singulier dans l’histoire plus globale de la censure d’Etat au 20e siècle :

tousunisdansletranchéeDu côté des combattants, n’oublions pas que les tranchées, encore souvent présentées comme un lieu de brassage social, culturel et géographique dans le cadre de ce qu’on a appelé l’Union sacrée, ont en fait été le terrain d’une âpre lutte des classes entre soldats majoritairement issus des classes populaires et officiers issus des classes bourgeoises. L’historien Nicolas Mariot s’est appuyé notamment sur les écrits des intellectuels mobilisés pour analyser l’état des rapports sociaux dans les tranchées et les écarts de perceptions et tensions existant entre soldats et gradés. Son livre Tous unis dans la tranchée ? – 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple a été publié en 2013 aux éditions du Seuil. Cet ouvrage montre en particulier comment, qu’ils se soient vus comme des amis du peuple ou se soient au contraire montrés méfiants à son égard, ces officiers ont de manière générale profité de leur position pour maintenir leurs soldats dans un statut de domesticité, que ce soit via l’emploi d’ordonnances ou via l’emploi de groupes de soldats pour, par exemple, construire leurs abris (alors que les soldats eux-mêmes vivaient à l’air libre).

barthasDes tensions également perceptibles dans le récit extrêmement riche d’un témoin direct du conflit, le caporal Louis Barthas, tonnelier de métier et militant socialiste, qui témoigne du quotidien du front et porte un regard très critique sur la guerre et la hiérarchie militaire. Sa publication en 1977 aux éditions Maspero a ouvert la voie à une nouvelle historiographie, basée sur l’étude de la guerre au travers du récit de ses acteurs ordinaires, et dont sont héritiers les ouvrages compilant par exemple des lettres de soldats ou de fusillés. La question de la mémoire des fusillés a du reste été développée par Nicolas Offenstadt dans son ouvrage Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999) publié en 1999 aux éditions Odile Jacob.

Otto Dix, Les joueurs de skat. (Cliquer pour agradir)
Otto Dix, Les joueurs de skat. (Cliquer pour agradir)

Côté bandes-dessinées, nous ne pouvons que conseiller les ouvrages que Jacques Tardi a consacrés au sujet, et qui quoiqu’œuvres de fiction s’appuient sur une importante documentation et sur des travaux d’historiens. Sa compagne, Dominique Grange, a également publié un émouvant livre-disque de chansons engagées consacrées à la Grande Guerre, introduites par des lectures d’extraits de la BD de Tardi Putain de guerre !. Une interview des deux auteurs, dans laquelle ils reviennent sur leurs méthodes de travail et leur rapport à cette mémoire peut-être lue dans CQFD. Soulignons que dès la fin de la guerre (et même pendant), les arts graphiques, et singulièrement la peinture, ont cherché à représenter l’horreur, qu’on pense par exemple au peintre allemand Otto Dix et à ses Joueurs de skat, peinture qui a contribué à ancrer dans la mémoire collective le souvenir des gueules cassées et qui a par  la suite été persécuté par les nazis, son art étant considéré par eux comme « dégénéré ». Bien que n’ayant pas été contemporain des faits, Tardi est sans nul doute le lointain héritier de ces témoins du conflit auxquels il tente de redonner vie à travers ses récits, et ses livres rédigés et dessinés du point de vue du combattant ne sont pas sans rappeler le ton des journaux que nous ont légués ses derniers, et dont beaucoup étaient accompagnés de dessins griffonnés dans les conditions difficiles du front. L’art tenait une place importante dans la vie de beaucoup de soldats, comme en témoigne la richesse des témoignages laissés par l’artisanat de tranchée, qui a été extrêmement développé pendant la guerre. A noter aussi du côté des oeuvres graphiques traitant de ce conflit, la fresque de Joe Sacco sur la bataille de la Somme, qui  a été reproduite sur un mur de la station Montparnasse du métro parisien, ainsi que la lecture de la bande dessinée d’histoire sociale et politique Louis la Guigne de Franck giroud et Jean-Paul Dethorey aux éditions Glénat, qui évoque la poursuite de la guerre en Mer Noire, les mutineries puis l’après guerre.

Johnny_s_en_va-t-enguerreDu côté des classiques du cinéma, le film de Stanley Kubrick Les sentiers de la gloire, bien qu’il soit romancé, dresse une fresque émouvante de ce qu’a pu être la réalité des fusillés pour l’exemple, longtemps occultée en France. S’il met en scène des poilus français, c’est aussi une réflexion métaphorique à resituer dans le contexte de la guerre froide, de l’après guerre du Corée et du macarthysme. Autre classique américain dont l’action se situe pendant la Première guerre mondiale mais réalisé cette fois dans le contexte de la guerre du Vietnam, Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo raconte l’histoire d’un soldat mutilé ayant perdu ses quatre membres ainsi que le sens de la vue et qui vit enfermé dans son propre corps. Le réalisateur a adapté à l’écran son roman éponyme paru en 1939, deux jours après le début de la Seconde guerre mondiale.

Dernier classique enfin, cette fois-ci côté allemand, le livre d’Erich Maria Remarque A l’Ouest rien de nouveau sorti en 1929, ainsi que le film éponyme de Lewis Milestone sorti en 1930, ont subi les foudres de l’activisme puis de la censure nazis. Militant pacifiste convaincu, Remarque a dû fuir son pays après l’arrivée de ceux-ci au pouvoir.

Une scène forte du film et du livre : Paul Baümer, le héros, vient de tuer au couteau un soldat français, Gérard Duval. pendant que ce dernier agonise, il regrette son este et tente de lui apporter du réconfort, prenant conscience que son ennemi est un être humain comme lui.
Une scène forte du film et du livre : Paul Baümer, le héros, vient de tuer au couteau un soldat français, Gérard Duval. pendant que ce dernier agonise, il regrette son este et tente de lui apporter du réconfort, prenant conscience que son ennemi est un être humain comme lui.

Moins connu, le premier film de Jean-Jacques Annaud La Victoire en chantant (1976), avec Jean Carmet, constitue lui une satire très réussie de la société et de la guerre coloniales. Tourné en Côte d’Ivoire, il figure des colons français et allemands se faisant la guerre par populations noires interposées, sans jamais courir eux-mêmes le mediamoindre danger mais en cherchant au contraire à préserver leur propre confort, tout en se gargarisant de discours patriotiques. Finalement, les blancs qui ont avant tout vécu la guerre comme un spectacle mettant en scène des « nègres » fraternisent comme si rien ne s’était passé, concluant : « La seule différence est que les nègres qui étaient allemands, ils tournent anglais ». Ce film a reçu l’Oscar du meilleurs film étranger en 1977.

Pour finir, signalons un site indispensable sur le sujet, celui du Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918 (Crid 14-18). Bien que beaucoup plus officiel puisqu’il est édité par plusieurs ministères le site de la Mission Centenaire propose néanmoins l’accès à de riches archives.

O. G.


Mise à jour, 11 août 2015, 7h15 : ajout de la fresque de Joe Sacco et de la BD Louis la guigne, sur les conseils d’un lecteur. Merci à lui.


Illustration de une extraite de l’album Putain de Guerre ! de Jacques Tardi et Jean-Pierre Verney, Editions Casterman, 2008-2009 (2014).


Références :

– Annaud Jean-Jacques, La Victoire en chantant, film, 1976. Rééedité en 1977 sous le titre Noirs et Blancs en couleurs (Black and White in Color).

– Barthas Louis, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, préface de Rémy Cazals. Première édition : Maspero, 1977; rééditions Éditions La Découverte, 1997 et 2003. Editions du centenaire 2014.

– Carion Christian, Joyeux Noël, film, 2005.

– Chuzeville Julien, Militants contre la guerre 1914-1918, Spartacus, Paris, 2014.

– Davranche Guillaume, Trop jeunes pour mourir – Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre, éditions L’Insomniaque et Libertalia, Paris, 2014. Voir aussi le blog de l’ouvrage : http://tropjeunespourmourir.com/

– Dethorey Jean-Paul et Giroud Franck, Louis la Guigne, série de bande dessinées, Glénat, Paris, 1982-1997.

– Grange Dominique avec Tardi Jacques et Verney Jean-Pierre, Des lendemains qui saignent, co-production « Juste une Trace »/Institut des Métiers de la Musique/éd. Casterman, Paris, 2009 (existe en livre-disque et en disque).

– Kubrick Stanley, Les sentiers de la gloire (Paths of glory), film, 1957.

– Lamoureux Jean-Claude, Les dix derniers jours, Les nuits rouges, Paris, 2013.

– Le Moal Patrick, « Les colonisés de l’empire français dans la Première Guerre mondiale », in L’Anticapitaliste n°60, décembre 2014.

– Le Moal Patrick, « Noël 1914 : des soldats imposent la trêve », in Hebdo L’Anticapitaliste n°270, décembre 2014.

– Luxemburg Rosa, La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916) – Oeuvres complètes, tome IV. Edition établie par Julien Chuzeville, Marie Laigle et Eric Servault, Agone, Marseille, 2014.

– Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ? – 1914-1918, les intellectuels découvrent le peuple, Le Seuil, Paris, 2013, collection L’Univers historique (UH).

– Offenstadt Nicolas, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Odile Jacob, Paris, 1999.

– Rajsfus Maurice, La censure militaire et policière 1914-1918, Le Cherche-Midi, Paris, 1999 (2014).

– Remarque Erich Maria, A l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts neues), première parution en Allemagne en 1929, multiples rééditions depuis. Adapté en 1930 au cinéma par Lewis Milestone sous le titre A l’Ouest rien de nouveau (All Quiet on the Western Front).

– Roux François, La Grande guerre inconnue, Les poilus contre l’armée française, Editions de Paris/Max Chaleil, Paris, 2006.

– Sacco Joe, La grande guerre, Futuropolis/Arte éditions, 2014.

– Tardi Jacques et Verney Jean-Pierre, Putain de Guerre ! Editions Casterman, Paris, 2008-2009 (2014).

– Trumbo Donald, Johnny s’en va-t-en guerre (Johnny got his gun), film, 1971

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