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Limite, revue écolo-catho

Limite est une revue écolo-catho dont le premier numéro est paru en septembre. En complément du portrait de Gaultier Bès, un de ses fondateurs, petit tour d’horizon de son contenu.

Quand on lit Limite, il faut avoir l’estomac bien accroché : mêlant écologie et pensée réactionnaire, la revue se réfère tout à la fois à Marx et au Pape.2015-10-27_limite_anarconservateur

Juste après son sommaire1, elle affiche son ours et s’ouvre en affichant juste à côté ses références intellectuelles, qui sont pour le moins hétéroclites : Charles Péguy, Günther Anders, Simone Weil, George Orwell, G. K. Chesterton, Georges Bernanos et Jean-Claude Michéa y tiennent une pancarte  « Nous voulons Limite«  :numérisation0004

Dès la revue de presse qui suit l’éditorial, le ton est donné, avec la distribution des bons (sous le sous-titre « Convergence des luttes ») et des mauvais points (sous le sous-titre « Convergence des brutes »). Dans la première case, on retrouve sans surprise la revue L’Écologiste car « après s’être opposé (sic) au Mariage Pour Tous et suscité l’hydre (re-sic) des écolos en bois, la revue remet un tour de vis sur la question de la PMA »2, mais aussi Marianne pour une « une » contre « le massacre » de l’école, ou encore Famille chrétienne :numérisation0006Ailleurs dans la revue, ce sont les mérites de La Décroissance (« un petit plaisir de lecture ») ou de Fakir qui sont vantés. Limite a même repris en introduction d’un article sur le christiannisme social un résumé d’un dossier de ce journal sur Bernard Arnault datant de 2013, notamment parce que Fakir y a dressé le portrait d’une religieuse ouvrière. « Ca, c’est Fakir« , tiens à souligner Limite.numérisation0009

Du côté de ses détestations, Limite cite un article du webzine Bastamag, « qu’on aime bien par ailleurs », contre le « confusionnisme », à savoir ici l’association faite par Bastamag entre « l’écologie intégrale » dont se revendiquent Gaultier Bès et Limite et « l’écologie humaine » de Tugdual Derville, pourtant vanté sur la page d’à côté (cf. l’image ci-dessus). La revue n’a pas aimé non plus une « une » de Libération appelant à légaliser l’immigration :numérisation0007En revanche, elle a apprécié une couverture anti-Roms de Valeurs actuelles (« Roms : l’overdose »), qualifiée « de très bon goût », même si « ces anti-immigrationnistes sont les premiers à ouvrir les frontières quand il s’agit de produire moins cher ailleurs ». Tout de même, Valeurs actuelles récupère un mauvais point  pour avoir parlé de Gaultier Bès et des Veilleurs, même si on ne comprend pas bien ce que Limite reproche  l’article de cette publication réactionnaire.

Notons tout de suite que les catholiques de Limite sont quand même gênés aux entournures lorsqu’il s’agit des migrants, car tout de même, leur dieu a dit qu’il fallait aimer son prochain comme soi-même. Si le Pape actuel a dénoncé l’indifférence face à leur sort, il ne faudrait pas croire pour autant qu’il soit souhaitable d’ouvrir en grand les frontières : « cette controverse met en lumière un vieux et puissant malentendu : le soupçon d’une Eglise prêchant le sans-frontiérisme irresponsable, voire complice d’une immigration dérégulée. […] Il s’agit pourtant d’une criante injustice. Les catholiques qui ne se penchent pas sur les textes de l’Eglise ont l’excuse de l’ignorance. Pour les autres, perpétuer le malentendu est criminel. » Néanmoins, « le bon Samaritain n’a pas demandé ses papiers à l’homme ensanglanté au bord de la route. […] Il l’a soigné. » Du coup, le pape Benoît XVI ayant aussi déclaré que « les immigrés ont le devoir de s’intégrer dans le pays d’accueil en respectant ses lois et son identité nationale » et que « les États ont le droit de réglementer les flux migratoires et de défendre leurs frontières, en garantissant toujours le respect dû à la dignité de chaque personne humaine », Limite tente de marier la chèvre et le chou en se revendiquant à l’instar de ces prises de position contradictoires « ni sans frontiéristes ni remigrateurs ! »3.numérisation0010

A qui s’adresse donc Limite ? Si la revue prône la pauvreté, elle est publiée sur du très beau papier. En fait, le public visé, outre d’être catholique (mais aussi éventuellement écologiste ou « conservateur de gauche ») se doit d’appartenir aux catégories socio-professionnelles supérieures (CSP +). La revue, même si elle est trimestrielle, n’est pas donnée : 12 euros tout de même, et pas disponible à chaque coin de rue. Nous l’avons nous-même dégottée à La Procure, grande librairie catholique parisienne qui a accueilli une des soirées de lancement de la revue (pour un compte-rendu d’une autre de ces soirées, lire ici).

Plusieurs articles nous donnent un aperçu du public visé, à commencer par ce portrait étrange d’une jeune cadre dynamique (et catho) qui n’a absolument rien de décroissant, Constance de Latour. Opposée au mariage pour tous, cette jeune femme est cadre à la Crédit Agricole Corporate & Investment Bank. Elle y a organisé une opération intitulée « Work together » qui « consistait à convaincre chaque salarié de donner un peu plus de temps pour l’entreprise » : en gros, il s’agissait de travailler à l’œil. Et De Latour de préciser : « Cela n’a pas été si compliqué au final, les collègues sont venus travailler le dimanche pour boucler des dossiers, ils l’ont fait très librement et sans contrainte ». De Latour est à la fois homophobe et ultra-libérale : « que ce soit l’adoption homoparentale qu’on impose aux enfants, ou les restrictions de travailler quand on veut et autant qu’on veut, il y a fondamentalement un problème avec la question de la liberté ». C’est pourquoi au moment de la Manif pour Tous, elle a tracté dans son entreprise « contre les lois liberticides du gouvernement ». Mais lorsqu’un couple gay lui propose de garder ses enfants pour 6 euros de l’heure, elle « avoue qu’il était difficile de refuser la proposition ». Conclusion de Limite : « c’est toujours le même problème. Ce que Constance fait, l’argent le défait. Elle songe, avant de nous quitter, à remettre en cause ses principes. […] Difficile liberté, comme dirait l’autre ».numérisation0013

D’autres articles montrent bien ce côté CSP + : la prétendue « chronique féministe » de Marianne Duranno dénonce certains produits de beauté qui ne sont pourtant pas à la portée de toutes les bourses, tandis qu’ailleurs la revue conseille de ne pas « fuir chaque week-end en TGV », comme si tout un chacun en avait les moyens.

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Spécialiste de l’oxymore, Limite présente donc comme une « chronique féministe » un texte écrit par une femme qui est par ailleurs contre la suppression du délai de réflexion avant une IVG4 et qui traite de « dindes » les femmes qui choisissent de se maquiller ou d’investir dans leur garde-robe. La même est également auteure, toujours dans Limite, d’un article anti-sextoys, anti-contraception et anti-capote qui a fait un mini-buzz sur Twitter et qui prône « la régulation naturelle des naissances ». Volontairement provocateur, cet article intitulé « Comment baiser sans niquer la planète ? » tutoie la lectrice, cette « petite jouisseuse des temps modernes » :  » car il est là ton plaisir sans fécondité. Privé de sens, il cherche dans le marché un stimulant ; dénué de risque, il cherche dans le marché un excitant. » Le lecteur lui aussi en prend pour son grade :  « Tu voulais toucher ta femme, tu rencontres un bout de latex. Tu voulais t’offrir à ton homme, tu te livres à ton gynéco. […] Nous ne voulons plus de cela. Nous voulons faire l’amour en paix, sans devoir acquitter la dîme à l’industrie de la contraception et du sexe ludique. » Le tout ne manque pas d’envolées lyriques : « vous haïssez la vie jusque dans vos propres couilles », etc.

Limite propose en outre de longs développements contre le malthusianisme écologiste, cette vision qui consiste à refuser de faire des enfants pour ne pas prendre part à la surpopulation qui induirait une sur-consommation des ressources naturelles5. Pour Limite, un « childfree » (terme désignant ces hommes et ces femmes qui refusent sciemment d’être parents) est forcément un malthusien, et cela semble dépasser complètement ses rédacteurs qu’on puisse ne pas vouloir d’enfant… parce qu’on ne veut pas d’enfant, tout simplement.

Bien avant son lancement, l’équipe de la revue multipliait les posts provocateurs sur les réseaux sociaux, invitant à marier Ludovine de la Rochère (Manif pour Tous) et Jean-Luc Mélenchon ou se proclamant « athées de tous les faux dieux » (sic) :limite_larochère_mélenchon

2015-10-27_limite_athées_fauxdieuxC’est que le leitmotiv de Limite est : « briser les clivages qui bloquent la pensée », selon le titre des pages « politique » qui sont dirigées par la journaliste du Figaro Eugénie Bastié, qui semble promise à un bel avenir depuis que Frédéric Taddeï l’a invitée dans son émission. Au menu, outre la « chronique féministe » déjà évoquée ou l’article sur les migrants, on trouve une interview du penseur et théologien anglican Phillip Blond, présenté comme « le Michéa britannique qui croyait au ciel » ou encore une « chronique révolutionnaire » de Kévin Victoire (ex-Huma, ex-Ragemag, actuellement co-dirigeant du Comptoir) sur la Commune de Paris6. Blond en particulier a ravi la rédaction : pensez-vous, un conservateur qui critique le thatchérisme tout en dénonçant « l’égalitarisme » comme « facteur d’inégalité » et en proclamant que « le clivage entre droite et gauche est complètement obsolète » :numérisation0015

De son côté, Victoire a rédigé pour le site de la revue un article sur « Thomas Müntzer : aux origines du communisme libertaire chrétien ». Quant au prochain numéro, à paraître en janvier, il devrait contenir un portrait d’Eric Pététin dit Pétof, vieux militant écologiste connu pour son engagement dans la lutte contre le tunnel du Somport qui, d’après Bès, aurait été prêt à discuter avec les Veilleurs à Notre-dame-des-Landes.

A part ça, qui trouve-t-on dans l’ours de Limite7 ? L’équipe de direction est notamment composée de Falk Van Gaver, journaliste influencé par Ivan Illitch ou Jacques Ellul et introducteur du concept d’ « écologie intégrale » depuis popularisé par l’encyclique Laudato Si’, du catholique traditionaliste Jacques de Guillebon8, du philosophe catholique Fabrice Hadjadj ou encore de l’association Ascagne, qui a été fondée par un ancien veilleur. C’est Jean-François Colosimo, président du directoire des éditions du Cerf, qui assure la direction de la publication tandis que Paul Piccarreta et Gaultier Bès se partagent la direction de la rédaction.

Du côté des auteurs, on reste pour l’essentiel entre cathos, avec des contributions de Joseph Gynt (fondateur des Cahiers libres), de Fabien Revol, de Paul Colrat (fondateur des Altercathos) ou d’une interview Olivier Rey. Notons aussi la présence d’Emmanuel Casajus pour un article sur le punk, la fête de la Saint-Jean et la culture populaire. L’homme est issu de la gauche radicale et auteur d’un livre sur le « combat culturel » des Identitaires publié chez L’Harmattan9.

Mais tout ceci n’a dissuadé ni La Décroissance ni Le Monde diplomatique d’en assurer la promotion (cliquer pour agrandir) :2015-10-27_diplo_limite

S’agissant de La Décroissance, on peut d’ailleurs relever que Limite s’associe à son contre-sommet mondial sur le climat, « vraiment alternatif, décroissant, et pour la joie de vivre » (cliquer pour agrandir) :2015-10-27_limite_décroissance2

O. G.


Mise à jour, 31 octobre 2015, 1h43 : ajout d’une précision et d’une note sur Emmanuel Casajus.

Mise à jour, 31 octobre 2015, 17h41 : ajout d’une note sur Jacques de Guillebon.


A (re)lire sur Confusionnisme.info :

Les catholiques et l’écologie
Gaultier Bès : catho-pop et écolo-réac
L’extrême droite et l’écologie
Dans La Décroissance, une BD qui fait Führer
Encore un florilège de réactionnaires dans La Décroissance
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Nettoyage chez Reporterre : encore un effort !
Pour ceux qui douteraient des rapports entre Olivier Rey et la Nouvelle Droite
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  1. Voir en ligne : revuelimite.fr/sommaire 

  2. Notons que Limite a relevé aussi dans le numéro 44 de L’Écologiste une interview d’Antoine Costa, co-réalisateur du film Mouton 2.0 qui a remporté un certain succès auprès des écologistes radicaux et des militants anti-technologie. 

  3. « Regards sur la condition des migrants », article de Pierre Jova 

  4. lefigaro.fr/vox/societe/2015/03/19/31003-20150319ARTFIG00288-suppression-du-delai-de-reflexion-que-reste-t-il-de-la-loi-veil.php 

  5. Cette idéologie n’est pas sans poser problème, notamment parce qu’elle fait reposer la responsabilité de l’épuisement des ressources sur les épaules des pauvres des pays du Sud qui n’ont pas accès aux techniques de régulation des naissances. Notons cependant qu’il a existé au 19e siècle un courant héritier du malthusianisme, le néo-malthusianisme, qui était de tradition anarchiste. 

  6. Notons que sur son site, Limite affiche un lien vers Ballast, autre revue dans l’équipe de laquelle figure d’anciens de RageMag et qui s’illustre par sa volonté de faire dialoguer ensemble anarchistes et sociaux-chauvins. Les autres liens sont Reporterre, La Décroissance, la webrevue de philosophie Philitt et le magazine La Vie. Notons que Limite partage une journaliste avec Reporterre et La Vie : Mahaut Herrmann. 

  7. Voir : revuelimite.fr/nous-contacter 

  8. Jacques de Guillebon, qui se dit « anarchriste », apparaît sur divers sites réactionnaires. Pour forger sa légende, il aime à raconter qu’il aurait côtoyé les black blocks à Gènes en 2001 ou qu’il aurait été proche des militants de Tarnac et de Julien Coupat. 

  9. Livre qui a été positivement critiqué en 2014 par… Paul Piccarreta sur Causeur. Voir : causeur.fr/le-kulturkampf-des-identitaires-26450.html